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L’assassinat de Descartes !

Après avoir donné de douces émotions à plusieurs générations de français, Paul Misraki est malheureusement parti bercer les anges de ses douces mélopées. Le célèbre auteur de « Tout va très bien madame la Marquise » était aussi un grand spiritualiste et, cela va s’en dire, un esprit cartésien. Il nous le démontre dans cet article extrait d’un livre aujourd’hui épuisé « Les Raisons de l’irrationnel » publié par Robert Laffont en 1976.

C’est bien connu : on n’est jamais trahi que par les siens !

En relisant le « Discours de la Méthode », revendiqué comme un texte sacré par certains adeptes du matérialisme, Paul Misraki nous montre que Descartes n’était pas celui que l’on voudrait nous faire croire.
Idéologie, quand tu nous tiens !

Les intellectuels qui se donnent pour mission de former l’opinion des masses — sociologues, économistes, philosophes — se signalent par une souveraine indifférence à l’égard des progrès récemment accomplis par certains hommes de science, et notamment par les physiciens. Ils ne paraissent pas s’être aperçus des modifications qui sont venues bouleverser les notions que l’on considérait jadis comme les plus solidement établies, concernant surtout la constitution de la matière et, à partir de là, les relations de cause à effet, les incertitudes irréductibles, voire jusqu’à la notion du Réel. Ils se désintéressent complètement de ces questions dont l’importance leur apparaît minime par rapport à leurs préoccupations dominantes ; si bien que l’univers dans lequel vivent ces illustres penseurs demeure celui de 1930 ou de 1920, quand ce n’est pas celui de Karl Marx.

Ce refus, conscient ou non, de s’adapter aux idées neuves, n’est pas particulier à notre temps, et l’on en trouve des exemples en d’autres époques de notre histoire. Ainsi, ce qu’il advint de la pensée de René Descartes par la faute des intellectuels qui s’emparérent de sa Méthode mérite que nous nous y arrêtions quelques instants.

Lorsque la nouvelle de la condamnation de Galilée, en 1633, se répandit en France, Descartes, alors âgé de 37 ans, achevait de mettre au point un ouvrage de physique, le Traité du Monde et de la Lumière, dans lequel il soutenait, lui aussi, tout comme le savant italien, la thèse copernicienne du mouvement de la terre autour du soleil. Apprenant ce qui venait de se produire à Rome, notre philosophe se garda de livrer son étude à l’imprimeur et préféra la détruire ; le contenu en fut donc irrémédiablement perdu.

Descartes

Il savait prendre ses distances

Descartes se défendit toujours, par la suite, d’avoir entretenu le moindre rapport avec Galilée, qu’il ne semblait pas porter en très haute estime. Au R.P. Mersenne, qui l’avait apparemment soupçonné, il écrivit (le 11 octobre 1638) : « Touchant Galilée, je vous dirai que je ne l’ai jamais vu, ni n’ai eu aucune communication avec lui, et que par conséquent je ne saurais en avoir emprunté aucune chose. Aussi ne vois-je rien dans ses livres qui me fasse envie, ni presque rien que je voulusse avouer pour mien. »

Désaveu sincère ou simple prudence ? Descartes n’avait garde de renouveler la lutte du pot de terre contre le pot de fer ; il avait horreur des querelles publiques, désapprouvait ouvertement l’esprit de rébellion et préconisait la soumission aux autorités établies, qu’elles fussent civiles ou religieuses. Le premier précepte de sa morale personnelle consistait, écrivait-il, à « obéir aux lois et coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance. » (Discours de la Méthode, III.)

Il fut même tenté de renoncer pour jamais à publier le résultat de ses réflexions ; mais il lui devint bientôt impossible de garder pour lui les principes suivant lesquels il entendait guider ses recherches, persuadé que d’autres pourraient à sa suite en tirer grand profit et parvenir à des résultats plus remarquables encore. Il rédigea donc, dans cette intention, son fameux Discours, qui sortit des presses en 1637, et qui, comme on sait, devait effectivement bouleverser le monde des sciences. On ne manqua pas de voir en Descartes le héros, l’initiateur de la révolution dans laquelle prit naissance la civilisation moderne.

On maîtrise rarement ce que l’on déclenche

Initiateur d’une révolution, il le fut sans aucun doute possible ; mais fut-il vraiment responsable de la tournure que devaient prendre, plus tard, les événements qu’il avait déclenchés ?

Descartes ne pouvait guère prévoir qu’un malentendu dramatique s’établirait autour de son nom, et que ceux qui prétendaient s’inspirer de sa pensée allaient en prendre l’exact contre-pied, commettant de la sorte le plus intolérable abus de confiance.

Au sens que l’on se plaît aujourd’hui à attribuer à l’épithète « cartésien », que l’on utilise à tort et à travers, nul, assurément, ne fut moins cartésien que Descartes.

Lorsque l’on affirme, comme on le fait couramment, que le Français a l’esprit cartésien, entendant par là qu’il se complaît dans l’objectivité et qu’il « ne croit que ce qu’il voit », on ne se rend pas seulement coupable de proférer un lieu commun, on commet surtout une erreur monstrueuse.

Une absurdité tenace

Il est surprenant de constater qu’une pareille absurdité ait été si généreusement répandue et se répète si fréquemment dans les conversations de salon. Rien n’est moins conforme aux vues de Descartes que d’ajouter la moindre foi à l’observation des faits extérieurs, observation sur laquelle s’est fondée, depuis lors, toute la science moderne.

Plutôt que de « ne croire que ce que nous voyons », voici le conseil de Descartes : « Nous douterons en premier lieu si de toutes les choses qui sont tombées sous nos sens (…) il y en a quelques unes qui soient véritablement dans le monde, tant à cause que nous savons par expérience que nos sens nous ont trompés en plusieurs rencontres, et qu’il y aurait de l’imprudence de nous trop fier à ceux qui nous ont trompés, quand même ce n’aurait été qu’une fois. » (Principes, 1,4)

Autrement dit, sachant que nos sens sont faillibles et nous induisent volontiers en erreur, nous ne pouvons en aucun cas nous en remettre à eux ; et puisqu’il s’agit d’appliquer à toutes nos démarches le célèbre « doute méthodique », c’est de ce qui se voit, s’entend, se touche, que nous devons douter en premier lieu.

Essayez de mettre un tel axiome en accord avec l’attitude du pseudo-cartésien qui « ne croit que ce qu’il voit » ; je serais bien surpris si vous y parveniez.

Il est rare que l’on se réfère aussi impudemment à l’autorité d’un philosophe illustre pour agir à l’opposé de sa philosophie. Passe encore s’il n’y avait là qu’un trait particulier, isolé d’un ensemble ; nous pourrions en accuser notre négligence et notre légèreté. Mais il s’agit de bien autre chose…

Nous savons tous, depuis que nous avons été à l’école, que Descartes fut l’inventeur du « doute » comme méthode d’avancement des sciences ; ce qui, en son temps, constituait une formidable révision des valeurs. On n’admettait jusqu’alors aucune connaissance véritable qui ne prît sa source dans l’héritage des anciens ; il suffisait de citer Aristote pour se donner raison, d’invoquer en référence tel passage de l’Écriture, tel commentaire d’un père de l’Église pour se situer au-dessus des discussions. Il fallait une audace inouïe dont nous pouvons difficilement nous faire une idée aujourd’hui, pour inscrire en tête de ses préceptes : « Ne jamais recevoir une chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour telle », c’est-à-dire soumettre à une vérification personnelle tout enseignement qui ne se présenterait pas immédiatement à l’esprit avec une totale évidence.

Un révolutionnaire de l’esprit

C’était barrer d’un grand trait tout ce qui constituait le bagage des savants de l’époque et repartir, comme on dit maintenant, à zéro. A ce titre, Descartes fut, réellement, l’instigateur d’une révolution scientifique qui conditionna le monde moderne, révolution dont on peut dire qu’elle eût été extraordinairement bénéfique si l’on avait scrupuleusement suivi sa ligne de pensée, au lieu d’isoler ce « doute » de tout un contexte qui en était l’inséparable complément.

Est-il superflu de citer ce passage célèbre, je ne le pense pas. « … Je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

Se voyant capable de mettre en doute l’existence de tout l’univers (et même celle de son propre corps), alors que le fait de penser lui communique la certitude de son être, Descartes ajoute : « Je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu et ne dépend d’aucune chose matérielle. » Notre propre pensée est donc, pour Descartes, entièrement distincte du corps, et même « plus aisée à connaître que lui. »

Une définition de l’âme

C’est là ce que Descartes présente comme une preuve de l’existence de 1’« âme », mais nous devons tout de suite préciser qu’il n’entre dans cette affirmation aucun présupposé religieux : Descartes définit lui-même 1’« âme » par « ce qui pense » ; nous dirions aujourd’hui le Moi, ou mieux : la Conscience Réfléchie. Seule une question de terminologie donne à croire que le philosophe, en proclamant l’indépendance de 1’« âme » par rapport au corps, accorde de ce fait une concession à un dogme quelconque, ce qui serait tout à fait contraire à son système ; nous devons donc veiller à remplacer le mot « âme », chaque fois que nous le rencontrons sous sa plume, par le mot Conscience (ce qui pense).

Plaçons en face de cela l’image que l’on se fait aujourd’hui d’un homme qui se targue de posséder un esprit « cartésien » : vous aurez devant vous un personnage qui situe toute réalité hors de lui, dans le monde extérieur, matériel, considéré comme absolument véritable du fait de son objectivité, — alors que toute pensée, toute opinion, tout concept devient éminemment suspect parce qu’uniquement subjectif, et par là déconsidéré.

Misraki

Paul Misraki

Deux tournures d’esprit

Je ne cherche pas ici, remarquez bien, à donner raison ou tort à l’une de ces deux tournures d’esprit, qui peuvent après tout s’avérer également justifiées selon le point de vue où l’on se place ; je ne prétends rien d’autre, pour le moment, qu’à montrer combien la pensée scientifique moderne, qui est fondée sur l’observation, s’oppose à la philosophie de Descartes dont elle se veut issue. La différence est fondamentale :

— dans l’un des deux cas, la notion d’absolu se situe dans la subjectivité de l’homme intérieur, le reste passant au second plan de la réalité et appelant toutes sortes de réserves ;

— dans l’autre cas, c’est l’univers extérieur qui représente le réel absolu, notre pensée se réduisant à un épiphénomène mouvant, hasardeux, relatif à chaque individu, et donc impropre à inspirer confiance.

L’homme moderne doute d’abord de ses propres pensées, et ne les affermit qu’en fonction de ses expériences, de ses contacts avec l’extérieur, de ses observations ; bref, « il ne croit que ce qu’il voit ». Descartes, lui, n’avait d’autre certitude que celle de sa propre existence en tant qu’être qui pense ; et il se donnait pour règle générale de ne tenir pour vraies que les choses que nous concevons « très clairement et très distinctement », celles que ne pourraient rendre plus claires et plus certaines « toutes les démonstrations des géomètres ».

Tout de suite après avoir établi sa certitude d’être, et celle de l’indépendance de l’âme (ce qui pense) par rapport au corps, Descartes déduisait immédiatement du sentiment de sa propre imperfection l’existence de l’Être parfait, infini, éternel : Dieu. (Car, écrivait-il en substance, il n’est guère concevable que le plus-parfait dérive du moins-parfait ; je ne peux donc tenir de moi-même l’idée d’un être plus parfait que le mien, et cette idée n’a pu être introduite dans ma conscience que par une pensée supérieure à la mienne, capable de contenir en elle-même toutes les perfections : c’est-à-dire la Perfection, Dieu.)

Je me souviens d’avoir entendu dire que seul le souci de se concilier les autorités ecclésiastiques avait poussé Descartes à inclure parmi les certitudes premières celle de l’existence de Dieu ; mais cette hypothèse n’est pas tenable lorsque l’on voit à quel point notre philosophe a soigneusement et longuement développé les raisons qui le conduisent à posséder cette assurance ; raisons qui cadrent si parfaitement avec son système de pensée qu’on ne saurait en retirer cette pierre maîtresse sans voir s’écrouler tout l’édifice.

Un langage non cartésien

Au demeurant Descartes avait pris la peine de conclure ses démonstrations par ces mots : « S’il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l’existence de Dieu et de leur âme pour les raisons que j’ai apportées, je veux bien qu’ils sachent que toutes les autres choses, dont ils se sentent peut-être plus assurés, comme d’avoir un corps, et qu’il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines. » (Discours IV.) Et il écrit encore ailleurs que « si on ignore Dieu, on ne peut avoir de connaissance certaine d’aucune autre chose. » (Principes 1,13.)

Là encore, on éprouverait quelque difficulté à reconnaître dans un pareil langage celui d’un de nos pseudo-cartésiens modernes qui, à coup sûr, se sentent mille fois plus certains d’avoir un corps, et qu’il y a des astres et une terre, plutôt que de la problématique existence de Dieu.

Et c’est justement ceux-là que Descartes fustige lorsqu’il leur reproche de ne « jamais élever leur esprit au-delà des choses sensibles ». Notre penseur va déplorant que même les philosophes enseignent dans les écoles « qu’il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait premièrement été dans le sens » ; or comme, de toute évidence, les idées de l’âme et de Dieu n’ont jamais pu être perçues par les sens, « ceux qui veulent user de leur imagination pour les comprendre font de même que si, pour ouïr les sons ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux… » (Discours, IV).

La même idée avait déjà été exprimée au IVe siècle de notre ère par le néo-platonicien Jamblique : « Tu as l’air de croire que la même connaissance vaut pour les choses divines et pour les autres quelles qu’elles soient… En réalité, ce n’est pas du tout pareil… Notre nature a de son fonds la connaissance innée des dieux, supérieure à toute critique et à toute option, et antérieure au raisonnement et à la démonstration. » (Jamblique, Les Mystères d’Egypte, 1, 3)

En somme, après avoir tenté de faire table rase de tout ce qui avait été enseigné par les philosophes antiques, Descartes retrouvait en lui-même, inchangés, des principes vieux comme le monde. Et cela en dépit des erreurs qui, de son temps déjà, commençaient à se transmettre de professeur à élève ; erreurs que Descartes dénonçait avec vigueur, mais qui allaient en quatre siècles devenir quasi générales, tout en se recommandant de l’esprit « cartésien ».

Que s’est-il donc produit, pour que la pensée d’un si grand auteur ait été à ce point détournée de sa véritable signification, et accaparée par ceux qui défendent des idées exactement contraires ?

Le doute… et après ?

L’explication est simple : Descartes avait prôné le doute, et ceux qui le suivirent se ruèrent sur ce doute comme des affamés sur une miche de pain, sans plus se soucier du plat de résistance (il faut bien convenir que ce plat pouvait sembler à plus d’un particulièrement indigeste, le Discours n’étant pas d’une lecture facile). On s’en tint donc au doute, merveilleux instrument d’investigation, et on oublia le reste. Et comme Descartes avait commis l’extrême imprudence d’aller jusqu’à écrire qu’il fallait « tenir pour faux » tout ce qui n’était pas parfaitement sûr, on s’empressa d’interpréter ces mots comme une exhortation à la négation systématique. Or, tout le contexte de la méthode et des Principes montre que ce jugement négatif ne doit être regardé que comme une étape passagère ; il ne s’agit que de « feindre » que toutes choses tenues jusque-là pour vraies doivent être fausses ; hypothèse de travail, rien de plus. Descartes s’en explique avec netteté (Principales 1, 2) :

« Il sera même fort utile que nous rejetions comme fausses toutes (les choses) où nous pourrions imaginer le moindre doute, afin que si nous en découvrons quelques-unes qui, nonobstant cette précaution, nous semblent manifestement vraies, nous fassions état qu’elles sont aussi très certaines. »

Tout étudier sans rien rejeter

En somme, il s’agissait de passer en revue toutes les objections possibles avant de se former une opinion définitive ; ce qui est on ne peut plus raisonnable et légitime.

Mais les rationalistes ont voulu assimiler le doute à la négation ; le verbe douter se définit ainsi : « être dans l’incertitude de la réalité d’un fait » (Robert), tandis que nier signifie « rejeter formellement une affirmation, s’inscrire en faux devant elle, sans laisser de place à l’incertitude ». Il y a donc entre ces deux termes beaucoup plus qu’une simple nuance ; cependant nombreux sont ceux qui opèrent entre eux une déplorable confusion.

Et c’est ainsi que le scientisme du XIXe siècle s’est abusivement appliqué à nier d’office tout ce qui ne pouvait être immédiatement démontré (1), à commencer par les données religieuses, celles-ci étant les plus difficiles à prouver par l’expérience et l’observation.

Une trahison caractéristique !

Finalement, de quoi s’estime-t-on certain aujourd’hui, lorsque l’on se targue de posséder un esprit « scientifique » ? Non pas des opérations de notre pensée, comme le voulait Descartes, mais de la réalité souveraine du monde physique ; non pas de la primauté de l’esprit sur la matière, mais de celle de l’objectif sur le subjectif. Plutôt que « Je pense, donc je suis », le rationalisme a choisi une autre formule : « J’observe cela, donc cela est ». La chose observée rend alors le pas sur l’observateur (1’« objet » sur le « sujet »), et donc la matière sur l’esprit.

Et tout cela se fait au nom de l’esprit cartésien ! On peut se demander comment Descartes aurait réagi s’il lui avait été donné d’assister à pareille trahison. Eh bien, il n’en eût pas été autrement surpris ; car de son vivant déjà il avait pu constater que ses disciples manifestaient une tendance à interpréter ses propos tout de travers. C’est pourquoi il avait jugé nécessaire de prendre les devants et de mettre ses lecteurs en garde (Discours, VI) :

« Bien que j’aie souvent expliqué quelques-unes de mes opinions à des personnes de très bon esprit, et qui, pendant que je leur parlais, semblaient les entendre fort distinctement, toutefois, lorsqu’ils les ont redites, j’ai remarqué qu’ils les ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les pouvais plus avouer pour miennes. A l’occasion de quoi je suis bien aise de prier ici nos neveux (lisez : nos descendants) de ne croire jamais que les choses qu’on leur dira viennent de moi lorsque je ne les aurai pas moi-même divulguées. »

Le résultat d’une psychose collective

Vaine précaution, hélas ! Passe encore que les contemporains de Descartes, surpris par la nouveauté de ses vues, aient été incapables de les reproduire correctement ; mais le recours à un texte imprimé, mondialement diffusé, dont l’étude figure au programme de tout enseignement secondaire, aurait dû suffire à écarter les risques de malentendus. Et n’est-ce pas le rôle des agrégés de philosophie que de veiller à l’intégrité de la pensée de nos grands hommes ?

Je serais plutôt tenté de croire qu’il y eut dans ce curieux glissement intellectuel une part de psychose collective. Je ne recule pas devant l’emploi de ce mot. L’Occident, depuis trois siècles, a été effectivement victime d’une psychose. A une époque où l’acquisition de connaissances nouvelles se parait de l’attrait propre aux fruits défendus, il semble que ces fruits, à peine cueillis et goûtés, révélaient une vertu enivrante, pour ne pas dire intoxicante. On eût dit que le cerveau humain, brusquement saturé par les innovations qu’il lui fallait enregistrer, devenait, par compensation, aveugle à certaines catégories de pensée. L’excès de rayons solaires oblitère notre vision en une profusion de taches colorées : sans doute en fut-il ainsi lorsque, littéralement « éblouis » par le doute cartésien, les successeurs de Descartes oublièrent la partie la plus importante de son oeuvre et la laissèrent s’estomper sous l’effet d’un « brouillage » de plus en plus épais.

Brouillage artificiel ? C’est fort possible : pareille manœuvre servait efficacement certaine entreprise. Alors que les réflexions de Descartes le portaient à reconnaître comme certitude première l’existence inéluctable de Dieu, son doute fut transformé de façon à fournir un premier degré dans l’escalade de l’athéisme.

Note :

(1) C’est pourquoi, lorsque nous assistons à des discussions radiophoniques ou télévisées opposant les tenants d’hypothèses hardies à ceux de la science dite officielle, nous en retirons souvent l’impression d’enregistrer un dialogue de sourds. D’un côté, l’on manifeste parfois une tendance exagérée à présenter comme une réalité ce qui demeure encore une hypothèse ; de 1’autre, on rejette catégoriquement (et souvent avec un sourire de pitié) ces propositions tenues d’office pour fausses, pour la seule raison qu’elles ne sont pas accompagnées de preuves déterminantes. Il est vrai que c’est au promoteur d’une hypothèse qu’incombe le devoir d’en montrer le bien-fondé ; toutefois, lorsque les arguments présentés de part et d’autre s’avèrent insuffisants à établir une conviction, le seul comportement que l’on puisse justifier est le doute, c’est-à-dire l’incertitude et l’aveu de nos incompétences. Nul n’a le droit de se poser en négateur catégorique d’un phénomène mal connu, encore moins de qualifier pareille attitude de « cartésienne »…

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Misraki Paul

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