Enigmes historiquesParanormal et société

Une histoire de sacoche

La fameuse histoire du briquet oublié et retrouvé sous une épaisse couche de poussière un instant après…Retour ligne automatique
Peut-être en avez-vous entendu parler ?Retour ligne automatique
Peut-être même l’avez-vous lue dans un livre traitan du paranormal ?Retour ligne automatique
On a dit que l’affaire avait passionné Einstein en personne. Pensez donc : un jeune homme qui assiste à un concert dans un appartement parisien et, qui, venant récupérer son briquet oublié sur une table, trouve un appartement désert et son briquet sous une épaisse couche de poussière : nous voilà en plein voyage dans le temps.Retour ligne automatique
On a dit beaucoup de choses à propos de ce fameux briquet, on a répété beaucoup d’erreurs, d’approximations. On pourrait même dire : on a déformé beaucoup de choses.Retour ligne automatique
Le hasard – qui fait bien les choses – a mis cette histoire, dans sa version originelle, sur notre route. Nous l’avons retrouvée dans un livre que Jacques Arnal, qui fut le chef de la « brigade mondaine » a écrit et que JMG éditions a publié récemment.Retour ligne automatique
La voici donc dans son intégralité et dans sa totale vérité.Retour ligne automatique
Ceux d’entre vous qui possèdent les versions « arrangées » pourront vérifier, comparer… et rectifier !

Voici donc l’affaire Julien Martinet, rue Montparnasse à Paris, en juin 1954… Cela ne vous dit rien, pourtant l’affaire a fait couler beaucoup d’encre.Retour ligne automatique
La voici, dans sa version réelle, sans fioritures…

Une banale histoire de drogue avait amené l’arrestation d’un encore plus banal dealer avec 3 ou 4 grammes d’héroïne dans ses poches. L’homme, jeune, pitoyable et famélique, avait indiqué qu’il demeurait 12, rue du Montparnasse dans une chambre de bonne au 6e étage. Il fallait évidemment vérifier. En fait, c’était faux, il n’y venait que de temps à autre, rendant visite à un de ses copains aussi famélique et pitoyable que lui. De malheureux déchets de la capitale. Pourtant, une autre affaire venait de commencer, qui n’avait pas fini de me poser des problèmes.Retour ligne automatique
La concierge de l’immeuble, Marie Luchesian, surnommée “la Mère Luche” ou “la Merluche”, me tira dans le couloir, très angoissée, pour me dire :Retour ligne automatique
« M’sieur le commissaire, vous tombez bien. J’ai un fou dans ma loge et je vous demande de vous en occuper.Retour ligne automatique
– Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est un fou ?Retour ligne automatique
– Parce qu’il dit avoir oublié sa sacoche dans l’appartement de Mademoiselle Vignal, au quatrième. Or, Mlle Vignal est morte il y a deux ans, et personne n’a pénétré chez elle depuis.Retour ligne automatique
– Vous êtes sûre ?Retour ligne automatique
– Certaine ! Même que les clés sont au tableau. »Retour ligne automatique
Évidemment quelque chose ne tournait pas rond.Retour ligne automatique
« Où est votre visiteur ?Retour ligne automatique
– Là, dans ma loge, il paraît pourtant bien tranquille. »Retour ligne automatique
J’étais payé pour savoir que les fous, en dehors de leurs crises de folie, sont toujours des gens bien tranquilles.Retour ligne automatique
Dans la loge, se tenait assis de travers sur une chaise, un homme d’une quarantaine d’années qui se leva précipitamment à notre arrivée. Vêtu avec recherche, cachant sa calvitie sous quelques mèches de cheveux savamment tirées, il paraissait exténué, mais il n’avait pas dans les yeux l’éclat inquiétant que je connaissais bien. Je pris mon air le plus aimable.Retour ligne automatique
« Vous désirez ? Je suis le commissaire de police. »Retour ligne automatique
J’aimais mieux, d’entrée, annoncer la couleur.Retour ligne automatique
« Ah bon ! C’est très simple, j’ai oublié ma sacoche dans l’appartement de Mlle Vignal. Je suis venu seulement pour la récupérer. »Retour ligne automatique
La voix était assurée, nullement saccadée, ne laissant apparaître aucun trouble.Retour ligne automatique
« Quand êtes-vous venu voir Mademoiselle Vignal, et pourquoi ?Retour ligne automatique
– Hier soir, vers 20 heures, j’avais reçu chez moi, dans le courant de l’après-midi, un coup de téléphone m’invitant à me rendre à une soirée musicale donnée par Mlle Vignal dans son appartement, 12, rue du Montparnasse, au quatrième étage. Je suis représentant de commerce, et je demeure boulevard Raspail. J’ai fait quelques courses et, comme je n’avais pas le temps de rentrer chez moi, j’ai gardé ma sacoche que j’ai oubliée dans l’appartement quand j’en suis parti, une demi-heure plus tard. »Retour ligne automatique
Aucune fausse note dans la voix ou le déroulement des idées. Il fallait donc aller plus loin.Retour ligne automatique
« Vous êtes certain d’être monté chez Mlle Vignal ? »Retour ligne automatique
L’homme leva des yeux surpris :Retour ligne automatique
« Oui, exactement, au 4e à gauche de l’ascenseur. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire ? Tenez, voilà ma carte et mes papiers. Je sais encore ce que je fais, je ne suis pas fou ! »Retour ligne automatique
Le mot dangereux était lâché. Toutefois, je notai que le 4e étage à gauche de l’ascenseur, était bien l’appartement de Mlle Vignal. Il n’avait donc inventé ni le lieu, ni le nom. Il fallait jouer l’apaisement.Retour ligne automatique
« Personne ne le pense, cher Monsieur ! Mais, qui est la personne qui vous a invité ?Retour ligne automatique
– Je ne sais pas, c’était une voix de femme, très harmonieuse. Elle m’a dit qu’elle était Mlle Vignal, qu’elle donnait ce soir un récital de piano, et qu’elle me priait de venir. La voix était celle d’une jeune femme… Je suis célibataire, et je ne me suis pas posé de questions. J’ai vu là l’occasion d’une aventure.Retour ligne automatique
– Bien, monsieur Martinet (j’avais noté son nom au passage), dites-nous maintenant comment vous êtes entré dans l’appartement, et comment est disposé cet appartement, autant que vous ayez pu voir.Retour ligne automatique
– C’est très simple, mais je ne comprends toujours pas le sens de vos questions. Il est arrivé quelque chose à Mlle Vignal ? Et vous me soupçonnez ?Retour ligne automatique
– Pas du tout, M. Martinet, mais il y a au 6e une bande de jeunes trafiquants, et nous voudrions savoir si vous avez remarqué quelque chose d’anormal. Qui vous a ouvert la porte ?Retour ligne automatique
– C’est une grande jeune femme blonde, d’une certaine beauté. J’ai supposé qu’il s’agissait de Mlle Vignal. Notez que je n’ai pas entendu le son de sa voix.Retour ligne automatique
– Vous ne pouvez donc pas dire si c’est elle qui vous a téléphoné ?Retour ligne automatique
– Non !Retour ligne automatique
– Et ce mutisme ne vous a pas semblé bizarre ?Retour ligne automatique
– Oh ! vous savez, on voit des choses plus bizarres. Je dois avouer que j’étais tout de même assez ému.Retour ligne automatique
– Pour quelle raison ?Retour ligne automatique
– Cette invitation avait quelque chose d’insolite.Retour ligne automatique
– Sans doute, mais continuez… Vous êtes dans l’entrée, comment est cette entrée ? Comment est-elle meublée ?Retour ligne automatique
– Je n’ai pas fait l’inventaire des lieux, mais je me souviens d’une console, avec une plaque de marbre blanc contre le mur à gauche. C’est d’ailleurs sur cette console que j’ai posé ma sacoche. Contre le mur de droite, il y a un portemanteau muni d’un grand miroir. »Retour ligne automatique
La concierge, guère plus rassurée qu’avant, écoutait, médusée, et je lui demandai son avis :Retour ligne automatique
« C’est exact ?

Impossible d’entrer

– Euh, oui, mais je répète que ce monsieur n’a pas pu pénétrer dans l’appartement, puisqu’il n’y a qu’une clé que je garde, et qui est toujours suspendue au tableau, comme vous pouvez le voir. Personne n’y a touché depuis deux ans, depuis la mort de Mlle Vignal… »Retour ligne automatique
Les derniers mots tombèrent dans un silence de plomb. Martinet ne réagit pas immédiatement ; il avait l’air de se remémorer la phrase que la concierge venait de prononcer sur un ton excédé. Puis, il prit conscience de la situation, et se leva brusquement :Retour ligne automatique
« Si c’est une plaisanterie, je ne la trouve pas drôle, mais pas drôle du tout ! »Retour ligne automatique
Je reconnais, qu’à ce moment-là, je ne savais plus trop quoi penser. La description des lieux semblait établir que Martinet avait bien pénétré dans l’appartement, mais la clé, cette satanée clé, toujours pendue à son clou ? Et l’attitude du visiteur qui plaidait visiblement la bonne foi !Retour ligne automatique
« Bon, nous allons bien voir si c’est une plaisanterie. Vous n’avez rien remarqué d’autre dans cette entrée, M. Martinet ?Retour ligne automatique
– Non, mais pour pénétrer dans le salon, il fallait soulever une lourde tenture bleue à frange dorée. »Retour ligne automatique
La concierge commençait à transpirer.Retour ligne automatique
« C’est encore exact ! Ça alors !Retour ligne automatique
– Et après ? »Retour ligne automatique
Martinet ferma les yeux comme pour mieux se concentrer.Retour ligne automatique
« Eh bien alors, j’ai suivi la jeune femme blonde dans le salon. Je me souviens d’un immense piano à queue noir. Elle s’est installée devant le piano, et s’est mise à jouer. J’étais assis, à trois mètres derrière elle. Il n’y avait personne dans la pièce.Retour ligne automatique
– Comment ? A une soirée musicale il n’y avait personne ?Retour ligne automatique
– Non.Retour ligne automatique
– Et ça ne vous a pas semblé curieux ?Retour ligne automatique
– Je ne me suis posé aucune question, j’écoutais.Retour ligne automatique
– Et qu’a-t-elle joué ?Retour ligne automatique
– Je ne sais plus, tout se brouille dans ma mémoire.Retour ligne automatique
– Ce récital a duré combien de temps ?Retour ligne automatique
– D’après ce dont j’ai pu me rendre compte, après être rentré chez moi, une demi-heure environ.Retour ligne automatique
– Madame la concierge, y a-t-il un piano à queue dans le salon ?Retour ligne automatique
– Oui, au milieu du salon. »Retour ligne automatique
Perplexité serait bien peu dire. La concierge, femme grasse et lourde, essuyait la sueur de son front. Martinet avait l’air du bœuf qui vient de recevoir un coup de merlin. La scène tournait au surréalisme et commençait à m’énerver passablement.Retour ligne automatique
« Vous voulez récupérer votre sacoche ?Retour ligne automatique
– Oui, monsieur le commissaire, je suis venu pour ça.Retour ligne automatique
– Comment est votre sacoche ?Retour ligne automatique
– En cuir rouge, avec une poignée, et à l’intérieur tous mes catalogues à mon nom.Retour ligne automatique
– Alors montons chez Mlle Vignal, on y verra peut-être plus clair. »

Une histoire de dingue

La concierge décrocha la clé en grommelant : « C’est vraiment une histoire de dingue ! »Retour ligne automatique
Chemin faisant, j’appris qu’elle avait le même âge que Mlle Vignal au moment de sa mort en 1952, c’est-à-dire une soixantaine d’années. Elle l’avait donc fort bien connue, puisqu’elles avaient joué ensemble dans leur enfance. Mlle Vignal était devenue une pianiste très appréciée, 1er prix du Conservatoire, concertiste à la fin de l’autre guerre. Elle donnait des leçons de piano à son domicile depuis la mort de ses parents. Mais les élèves se firent rares et Mlle Vignal s’éteignit dans une quasi pauvreté. Un lointain cousin voulait récupérer l’appartement et avait donné des instructions précises à la concierge pour qu’elle ne laissât entrer personne.Retour ligne automatique
« 4e étage à gauche de l’ascenseur. C’est là ?Retour ligne automatique
– Oui, monsieur le commissaire, murmura Martinet dans un souffle pendant que la concierge tournait la clé dans la serrure d’une main mal assurée.Retour ligne automatique
– Attendez un peu avant d’entrer, je vous le dirai (j’avais ma petite idée). »Retour ligne automatique
La porte s’ouvrit sur une antichambre obscure.Retour ligne automatique
« Lumière ! »Retour ligne automatique
La première chose que je remarquai fut une sacoche de cuir rouge sur une console de marbre blanc.Retour ligne automatique
Je me tournai vers la concierge, blanche comme un cierge.Retour ligne automatique
« Alors, qu’en dites-vous ?Retour ligne automatique
– Je ne comprends rien. »

La sacoche

Puis j’examinai les lieux. Une longue pratique m’avait enseigné que la poussière dans un appartement est un film muet. La poussière ne ment pas. On peut savoir combien de visiteurs ont hanté les lieux, ce qu’ils ont fait, quel chemin ils ont pris, s’ils se sont battus… Ici, la poussière, tombée partout comme un brouillard, était celle d’un tombeau. Sur le parquet, une seule trace de pas.Retour ligne automatique
« C’est votre sacoche ?Retour ligne automatique
– Oui monsieur le commissaire, vous voyez bien que je ne mens pas… et mes catalogues, et mes cartes de visite… Je ne suis pas fou.Retour ligne automatique
– C’est moi qui deviens folle, murmure la concierge, en portant les mains à sa poitrine. »Retour ligne automatique
J’avais vu ce que je voulais voir. Personne n’était entré là en dehors de Martinet. L’immense piano à queue trônait au milieu du salon comme un navire jeté sur le rivage. J’examinai la poussière. Intacte, comme dans l’entrée. Le couvercle était abaissé sur le clavier. Aucune trace de doigts ni sur les touches, ni sur le couvercle. Je regardai Martinet devenir blême à son tour, il serrait sa sacoche sur son ventre comme un bouclier.Retour ligne automatique
« Vous affirmez toujours, M. Martinet, que quelqu’un a joué sur ce piano la nuit dernière ? »Retour ligne automatique
La voix du visiteur n’était plus qu’un souffle bégayant quand il répondit :Retour ligne automatique
« Oui… Moi j’étais assis là, derrière elle. »Retour ligne automatique
Quelques photographies traînaient sur les meubles.Retour ligne automatique
J’avisai un sous-verre où des gens avaient posé pour le rang d’oignons familial.Retour ligne automatique
« Reconnaissez-vous la pianiste dont vous me parlez ? »Retour ligne automatique
Martinet dut s’asseoir précisément sur la chaise qu’il disait avoir occupée. Ses mains tremblaient légèrement, il avala sa salive et murmura :Retour ligne automatique
« Oui, là, au milieu, j’en suis certain.Retour ligne automatique
– Madame la concierge, qui est cette personne que Monsieur désigne ? »Retour ligne automatique
La concierge n’était pas plus flambante que son visiteur. Elle approcha la photographie d’un lampadaire qu’elle venait d’allumer, et toussota plusieurs fois :Retour ligne automatique
« Bien sûr, c’est Mlle Vignal, entre ses parents, au temps de sa splendeur, il y a au moins trente ans.Retour ligne automatique
– Et vous dites qu’elle est morte depuis 2 ans ?Retour ligne automatique
– Oui monsieur le commissaire, je sens que je vais me trouver mal… »Retour ligne automatique
Et la lourde femme s’effondra sur un canapé, à côté de Martinet qui ne valait guère mieux.Retour ligne automatique
J’étais abasourdi. Venu pour une banale affaire de drogue, je pataugeais maintenant dans une histoire à la Dracula. Il était temps de quitter ces lieux où l’on ne tarderait pas à jouer la Danse macabre ou la Nuit sur le Mont-Chauve.Retour ligne automatique
Avant d’abandonner la concierge dans la loge, où elle cherchait fébrilement une bouteille de cognac, j’essayai de percer le mystère de la clé. Trois éléments précis surnageaient dans cette curieuse aventure : la clé, la sacoche et l’entrée dans l’appartement.

Le mystère de la clé

La concierge affirmait n’avoir pas quitté sa loge, pourtant Martinet avait bien pénétré dans les lieux, qu’il avait parfaitement décrits, et oublié sa sacoche sur le guéridon de l’entrée. Martinet disait donc la vérité. Il avait désigné sur la photographie de famille Mlle Vignal telle qu’elle était dans sa jeunesse. La concierge, au deuxième verre de Cognac, n’était plus en état de répondre, et le mystère de la clé ne serait jamais éclairci. Quant au fantôme de Mlle Vignal, qui jouait du piano sans altérer la poussière du clavier, j’aimais mieux ne pas y penser. S’il n’y avait pas eu la sacoche, les traces de pas dans la poussière de l’appartement, et la description d’une jeune femme blonde qui avait bien joué jadis sur le grand piano à queue, j’aurais refermé ce dossier cauchemardesque. Pourtant le réel et l’irréel jouaient trop à cache-cache. Je décidai de creuser davantage et chargeai l’un de mes inspecteurs de recueillir “tous renseignements utiles”, comme dit le juge d’instruction, pour ne rien oublier. Et nous fîmes une découverte capitale qui devait orienter toute cette partie de l’enquête : Martinet était né dans cet immeuble, 12, rue du Montparnasse, le 1er octobre 1913. Il l’avait quitté à l’âge de 3 ans, en 1915, pour suivre ses parents boulevard Raspail. Mademoiselle Vignal avait 31 ans au moment de la naissance du petit Martinet, et 33 ans quand il était parti pour le boulevard Raspail. Mlle Vignal était née en 1892, au 12 de la rue du Montparnasse, et elle était morte dans ce même appartement, en 1952. Deux dates qui résumaient toute une vie, seulement illuminée par le miracle de la musique. La concierge se souvenait avec émotion des soirées musicales que Mlle Vignal donna jusqu’en 1947, avant que les rhumatismes n’aient condamné ses mains merveilleuses à l’immobilité. La concierge se souvenait également des Martinet et de leur marmot, un affreux jojo blond qui tirait la queue de son chien. Pourtant, elle n’avait fait aucun rapprochement entre le représentant de commerce à peu près chauve, et l’affreux jojo blond oublié depuis 39 ans.Retour ligne automatique
Dès lors, je sentais bien que l’affaire dépassait le policier, pour se réfugier dans le domaine du psychiatre. Je pris mon dossier sous le bras, et allai consulter le savant professeur Heuyer, médecin chef de l’infirmerie spéciale. Le médecin me reçut volontiers et lut mes notes avec l’attention qu’il portait à tous les clients que les cars de police déversaient dans son service. Puis il me demanda :Retour ligne automatique
« Avez-vous résolu le mystère de la clé ?Retour ligne automatique
– Non, monsieur le professeur, c’est inexplicable. Si la concierge dit la vérité et n’a pas quitté sa loge, c’est totalement incompréhensible. Et je n’ai aucun moyen se savoir si elle dit la vérité. »Retour ligne automatique
Je pensais à la bouteille de cognac.Retour ligne automatique
« Oui, parce que le reste est assez banal. »

Le psychiatre…

Moi qui pensais avoir découvert l’affaire du siècle !Retour ligne automatique
« Il s’agit, somme toute, d’un cas assez bénin de schizophrénie, de dédoublement de la personnalité avec perte du souvenir, un phénomène de résurgence brutale de souvenirs enfouis au plus profond de l’inconscient et qu’une crise psychologique sévère a ramené à la surface. Martinet a sans aucun doute connu Mlle Vignal. Il a probablement accompagné ses parents chez elle au cours d’une soirée musicale. Et tout cela vient de se libérer brusquement à la suite d’un choc psychologique. Martinet est monté à l’appartement, a cru voir la jeune femme qu’il avait vue dans sa petite enfance, il a cru entendre la musique qui avait frappé ses oreilles à ce moment-là, toutes choses qui avaient disparu de sa mémoire, mais non de son subconscient. Voilà, mon cher commissaire ! Aucune surprise sur le plan psychiatrique, mais il vous reste à résoudre le problème de la pénétration dans l’appartement, et, par conséquent, celui de la clé. En état de dédoublement, Martinet pouvait fort bien prendre la clé au tableau puis la remettre, sans s’en souvenir le moins du monde. Fallait-il encore qu’il connût l’endroit où la clé était suspendue.Retour ligne automatique
Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Sacré psychiatre qui avait sans doute raison. Comme la concierge resta sur ses positions, jurant sur ses grands dieux qu’elle n’avait quitté sa loge à aucun moment, il ne me restait plus qu’à classer l’affaire Martinet dans le casier des oubliettes. Mais avant, j’avais fait revenir Martinet, penaud comme un renard qu’une poule aurait pris, et qui ne comprenait toujours pas ce qui lui était arrivé. Toutefois, j’appris qu’il s’était séparé de sa femme peu avant les faits qui nous occupent, à la suite d’une scène épique dont il n’était pas encore remis. Ce qui apportait de l’eau au moulin du futé psychiatre, et confirmait l’hypothèse du choc profond ayant précipité les manifestations de la schizophrénie.Retour ligne automatique
Puis je repris ma chasse aux dealers, oubliant Martinet, ses pompes, ses œuvres et son fantôme, lorsque trois semaines après, la concierge vint sonner à ma porte du Quai des Orfèvres. La Mère Luche s’était mise en frais, avec un irrésistible chapeau genre coupole, piqué de grappes de raisins comme l’exigeait la mode de cette époque, le tout plongé dans une eau de toilette qui empestait à cent lieues. Mon appariteur, en annonçant la visiteuse, m’avait dit : « Respirez fort, patron, ça va être pénible. »

Ca recommence !

Ce fut pénible en effet, mais je ne le regrettai pas, car la Mère Luche, très excitée, me dit d’une seule traite :Retour ligne automatique
« M’sieur le commissaire, on a joué… on a joué du piano au quatrième étage, vers onze heures…Retour ligne automatique
– Chez mademoiselle Vignal ?Retour ligne automatique
– Parfaitement, chez Mlle Vignal. Mme Rider, au cinquième, l’a entendu comme moi. Même qu’elle est descendue me prévenir.Retour ligne automatique
– Et ça a duré combien de temps ?Retour ligne automatique
– Une bonne demi-heure.Retour ligne automatique
– La clé n’a pas quitté le tableau ?Retour ligne automatique
– Je ne la mets plus au tableau, je la garde dans mon sac. »Retour ligne automatique
C’était trop beau, je plantai là mes dealers, et filai rue du Montparnasse où Mme Rider, au 5e, me fit répéter ma qualité trois fois de suite avant d’entrebâiller sa porte.Retour ligne automatique
« Vous comprenez, avec tout ce qui se passe !Retour ligne automatique
– Vous avez raison, madame Rider. Dites-moi, avez-vous entendu des bruits de piano la nuit dernière au-dessus de chez vous ? »Retour ligne automatique
Le visage de la vieille se rida un peu plus, avant de me répondre dans un souffle :Retour ligne automatique
« Vous allez me prendre pour une folle !Retour ligne automatique
– Mais non, Mme Rider, absolument pas.Retour ligne automatique
– Eh bien oui ! On a joué du piano dans l’appartement de Mlle Vignal la nuit dernière.Retour ligne automatique
– A quelle heure ?Retour ligne automatique
– C’était la fin d’un film à la télé, il pouvait être 23 heures.Retour ligne automatique
– Vous avez nettement entendu jouer du piano ?Retour ligne automatique
– Oui !Retour ligne automatique
– Avez-vous reconnu la musique ?Retour ligne automatique
– C’était le menuet de Boccherini que Mlle Vignal faisait jouer à tous ses élèves. A l’époque, ça me cassait les oreilles. Aujourd’hui, je le regrette.Retour ligne automatique
– Étiez-vous seule ?Retour ligne automatique
– Je suis toujours seule, M. le commissaire.Retour ligne automatique
– Avez-vous connu Mlle Vignal ?Retour ligne automatique
– Naturellement, j’ai 80 ans. Vous pensez !Retour ligne automatique
– Qui a pu jouer du piano la nuit dernière ?Retour ligne automatique
– Comment voulez-vous que je le sache ? D’ailleurs, si ça continue, je vais déménager, je n’aime pas ça. »Retour ligne automatique
Une petite enquête de voisinage m’apporta la preuve que Mme Rider, veuve depuis 20 ans, était croyante et pratiquante, et ne buvait que de l’eau.Retour ligne automatique
Alors ?Retour ligne automatique
Schizophrénie ? Auto-suggestion ? Ou vrai fantôme ?Retour ligne automatique
Allez donc savoir !

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Cet article est extrait de l’excellent ouvrage de Jacques Arnal, créateur de la Brigade mondaine, intitulé Mystères et merveilles. Vous pouvez trouver ce livre en suivant ce lien :

http://jmgeditions.fr/index.php?controller=search&orderby=position&orderway=desc&search_query=arnal&submit_search=

 

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